Un exemple néerlandais: la ville de Steenwijk
L’exemple de la ville de Steenwijk permet de montrer la complexité des problèmes qui peuvent être traités dans une Boutique de sciences. Le problème des habitants de cette ville avait des dimensions aussi bien scientifiques et sanitaires que politiques et économiques. La Boutique a effectué dans ce cas un travail non seulement scientifique, mais aussi de médiation et de recherche de consensus.
Le problème
Steenwijk est une petite ville située à 80 km au sud de Groningen. De nombreuses entreprises de taille moyenne sont installées depuis longtemps autour de la ville, suscitant régulièrement des craintes et des protestations à propos de pollutions environnementales. Parmi ces firmes, deux entreprises de tapisserie sont à l'origine de nombreuses plaintes sur la pollution de l'air par des composants chimiques.
En fait, quelques quartiers construits par la Municipalité à proximité de ces entreprises au cours des dix à quinze dernières années sont envahis quotidiennement par une odeur très désagréable… pour ne pas dire simplement que cela pue! Les habitants ont également constaté un nombre de cancers qui leur semblait élevé: au-delà des nuisances olfactives, ils craignaient des effets néfastes pour leur santé d’éventuelles émissions toxiques. De plus, ils s'interrogeaient sur la qualité de l'eau usée des entreprises, qui, par temps de forte pluie – ce qui n'est pas rare – coulait dans les étangs tout proches.
Le conflit entre les entreprises, les citoyens et les autorités locales avait commencé vers 1991, mais n'avait jamais été résolu bien que deux rapports d’analyses n’aient identifié aucun problème. Ces rapports étaient critiqués par les riverains parce que l’un d’eux, établi par l'Institut National de Santé publique et d'Environnement (RIVM) à la demande de la Municipalité, comportait des erreurs d'analyse qui rendaient ses conclusions discutables (une des habitantes, ingénieur en chimie, avait examiné attentivement ce rapport !), cependant que l'autre avait été réalisé par des consultants payés par les entreprises de tapisserie, de sorte que les riverains mettaient en doute son objectivité. La situation était ainsi bloquée : ni la Municipalité, ni les entreprises ne voulaient s'engager dans une nouvelle démarche.
Le groupe d'habitants
Le groupe d’habitants concernés par ce problème était très diversifié sur le plan socio-professionnel. Il comprenait des commerçant-e-s, des mécaniciens, des femmes au foyer, des hommes d'affaires, des vendeuses et des ingénieurs. Robert Stokkers, un de leurs leaders, résume ainsi la situation:
«Il y avait beaucoup d'odeurs et de fumées et nous ne savions pas quoi faire. Quand on est assis dans son jardin pendant le week-end et qu’on est régulièrement envahi par cette horrible odeur, ce n'est vraiment pas un plaisir! De plus, il y avait des rumeurs sur des cas de cancers et d'autres problèmes de santé. Alors, on s’est dit qu'il fallait réagir.»
Le contact avec la Boutique de chimie
En 1999, de nouveaux membres ont rejoint le groupe d'habitants et lui ont donné un nouveau souffle. Le groupe a alors soumis son problème au Réseau local de Protection environnementale, qui les a orienté vers la Boutique de chimie, pas encore connue du public.
Lors de la première rencontre, visant à créer une base de confiance entre les habitants et l'équipe du Chemiewinkel, ces premiers ont expliqué leurs craintes et donné leurs impressions sur les études réalisées dans les années précédentes. Une deuxième rencontre à permis de discuter plus en détails afin de définir un projet de recherche. Henk Mulder, le membre de la Boutique de chimie responsable de ce projet, a expliqué aux habitants que les moyens d’action limités de la Boutique ne lui permettaient pas de travailler à la fois sur les trois problèmes – l'odeur, le cancer et la pollution des eaux. Il a donc proposé une stratégie adaptée: choisir le thème qui avait le plus de chances d’aboutir à des résultats utilisables dans un délai raisonnable. Le cancer étant un problème très complexe, la collecte et l’analyse des données aurait pu prendre des années. Si bien que l'idée de s'engager dans une recherche portant sur les émissions toxiques et le problème de l'odeur a été finalement acceptée. De plus, deux rapports différents étaient déjà disponibles pour analyser les odeurs. Au cours de ces négociations, Mulder s’est focalisé sur l’objectif de fournir un rapport permettant de créer la base d'un nouveau dialogue entre les habitants, les autorités locales et les entreprises, afin d’aboutir à une solution pouvant convenir à toutes les parties.
Le projet de recherche
Suite à cet accord, Henk Mulder a précisé le projet de recherche et a engagé un étudiant, Peter van der Werf, qui suivait des études d'environnement au Collège de Chimie de Groningen, une école d'ingénieurs. Dans le cadre de ses études, van der Werf devait effectuer un stage pratique de plusieurs mois. Le projet proposé par Mulder lui paraissant intéressant, il a décidé de travailler pendant quatre mois à Steenwjk.
Sous la supervision de Mulder, van der Werf a combiné les données des deux rapports afin de calculer un scénario de «worst-case» des nuisances olfactives. Avec l'aide d'un programme de modélisation informatique, il a calculé les quantités de substances chimiques et d’unités d'odeur dans les émissions des deux entreprises. Van der Werf estime que ce travail lui a demandé de gros efforts, les calculs impliquant beaucoup de rigueur et de nombreuses vérifications. Henk Mulder, en tant que superviseur, l'a beaucoup aidé. Ils ont défini ensemble l'approche au problème (comment calculer les données), contrôlé tous les résultats et la qualité finale du rapport (Werf and Mulder 1999).
Les calculs et la préparation du rapport final ont pris au total trois mois. Pour la version finale, Mulder a aussi discuté avec un représentant du groupe d'habitants. Les conclusions de l’étude étaient qu’à la date de publication de celle-ci, les éventuelles émissions toxiques ne représentaient pas un risque pour la santé, car elles étaient très largement au-dessous des limites acceptables. Par contre, l’une des entreprise dépassait les normes légales d’ émissions olfactives.
Van der Werf a beaucoup aimé cette expérience. En dehors du du travail scientifique proprement dit, il estime avoir a beaucoup appris par le déroulement du processus en général, les contacts personnels avec les habitants, l'interaction sociale, et, lust but not least : comment rédiger un rapport. Le travail des Boutiques de sciences lui semble être un outil précieux pour permettre aux citoyens lambda d’accéder à la science.
La rencontre des différents acteurs
Deux semaines plus tard, une rencontre des différentes parties prenantes s’est tenue à la mairie de Steenwijk. Parmi les participants: Henk Mulder, de la boutique de chimie; Peter van der Werf, auteur principal du rapport; un représentant du Département Municipal de la Santé; des élus locaux, dont Annelies Jansen; des représentants des entreprises assistés de leur conseiller juridique en questions environnementales, Rudi van der Kloet; des membres du groupe d’habitants, dont Robert Stokkers; et un représentant du Réseau des Rapports concernant la santé et l'environnement (Monitoring Network of Reporting for Health and Environment).
Lors de cette séance, les élus locaux ont tenté d’inciter le groupe d'habitants à accepter les conclusions du rapport du RIVM: aucun problème de toxicité ou de nuisance ne serait dû aux entreprises de tapisserie. L'intérêt (inavoué) de la Municipalité à faire acepter ce rapport tenait notamment au fait que la ville avait envisagé de construire dans cette zone un centre de réfugiés. Ce centre, qui devrait procurer à la Municipalité des revenus supplémentaires, risquait de ne pas être construit si la région était soupçonnée de souffrir de problèmes environnementaux.
Les élus craignaient que le rapport final de la Boutique de sciences n’amène celle-ci à défendre la cause des riverains. Mais lorsque la parole fut finalement donnée à Henk Mulder, les représentants des entreprises et les élus locaux furent surpris de voir que celui-ci adoptait une position nuancée, ne soutenant pas automatiquement le point de vue des habitants. Selon l'étude faite par la Boutique de sciences, expliqua Mulder, les émissions toxiques ne posaient pour le moment pas de problème. La nouvelle étude confirmait en grande partie le rapport du RIVM, qui était selon Mulder assez indépendant pour ne pas céder aux pressions des intérêts et enjeux locaux. Mais elle relevait avec insistance le problème d'odeur provoqué surtout par l’une des deux entreprises.
A l'occasion de cette première séance à la Mairie, Annelies Jansen a fait la connaissance de Henk Mulder et a ensuite travaillé avec lui à plusieurs reprises. Même si elle connaissait 'en théorie' le système des boutiques de sciences, dont elle avait entendu parler pendant ses études d'écologie, elle ne les a découvertes concrètement que par la coopération avec la Boutique de chimie. Les constats scientifiques de Mulder concernant le problème d'odeur lui ont inspiré une totale confiance.
Annelies Jansen était à l'époque responsable du Département de l'Environnement à la Mairie de Steenwijk, un service comprenant au total six personnes. Dans sa fonction, elle avait à traiter toutes les réclamations des habitants concernant l'environnement: problèmes de bruit, mauvaises odeurs, eau polluée, problèmes de santé liés à des pollutions. Ce service possédait (et possède toujours) un registre des réclamations, et était obligé de lister ces données dans son rapport annuel. Dans les années 1998 et 1999, les plaintes concernant des odeurs insupportables ont considérablement augmenté. Sur un total d'environ 150 plaintes enregistrées, celles sur l'odeur comptaient en fait pour la moitié.
Suite à ce constat, Annelies Jansen avait décidé de contacter un responsable du Service Municipal de Santé pour avoir plus d'informations. Elle avait ensuite reçu le groupe d'habitants, venus demander une fois de plus à la Municipalité de s'engager pour changer la situation. Après de longues années de bataille avec d'autres responsables municipaux et avec des entreprises persistant à affirmer qu'il n’y avait aucun problème, les habitants étaient impatients. Mme Jansen a très vite perçu leur méfiance à son égard, et leur conviction que la Municipalité allait continuer à servir les entreprises et rester sourde à leurs besoins. Malgré de longues discussions avec le groupe, Annelies Jansen n’est en fait pas parvenue à installer une relation de confiance. Pour elle, la poursuite du dialogue avec les habitants est devenue problématique.
De son côté, après la séance à la Mairie de Steenwijk, Henk Mulder est parvenu à négocier aussi avec le consultant d’entreprise Rudi van der Kloet. Celui-ci avait déjà entendu parler des boutiques de sciences, mais n'avait jamais été en contact direct avec l’une d’elles. Suite à ces échanges, van der Kloet a accepté le rapport de Werf and Mulder et a convaincu l'entreprise concernée d’accepter de coopérer avec Mulder afin de comparer les données et de discuter les différents résultats.
Bien que les différentes parties prenantes aient continué à camper sur leurs positions opposées, Henk Mulder a réussi à les réunir dans un comité de pilotage comprenant des représentants de chaque groupe. Ce comité s’est mis d'accord sur une méthodologie commune, proposée par Mulder, de nouvelle analyse des odeurs. Cette analyse finale a été réalisée par le PRA-OdourNet (Project Research Amsterdam-OdourNet). Pendant la durée des analyses, le comité de pilotage s'est réuni régulièrement afin de suivre l'affaire. L'entreprise s'est enfin engagée à réduire ses émissions olfactives sans même attendre le dernier rapport.
Le rapport final
Ce rapport final a été transmis au comité le 6 septembre 2002. Il fait le constat que, selon les normes officielles en vigueur, aucune limite n’a été dépassée par l'entreprise. Les standards légaux aux Pays-Bas ont fixé la limite des nuisances olfactives industrielles supportables par la population à 2% de l'année, ce qui équivaut à 176 heures par an. Le calcul de ces limites est basé sur des unités d'odeur, et l'entreprise est juste en dessous.
Légalement, conclut le rapport, l'entreprise n'est donc pas obligée de changer quoi que ce soit à ses pratiques. Une conclusion très difficile à accepter par les habitants, qui refusent de croire que rien ne changera et qu'ils seront toujours confrontés à des odeurs insupportables ! Néanmoins, l'entreprise concernée s’est montrée coopérative, par souci d'entretenir de bonnes relations avec son voisinage et d'éviter une mauvaise publicité. Elle a en fait partiellement réussi à réduire ses émissions. Cette réduction est notamment due au fait que l'entreprise produit moins de moquettes, particulièrement nauséabondes, et que certains produits entrant aujourd'hui dans le processus de fabrication comprennent moins d'ammoniaque que les précédents. L’entreprise a aussi tenté d'ajouter des substances désodorisantes dans les gaz (exhaust gaz).
Parallèlement, Henk Mulder a contacté un collègue, Jelte Bouma, de la Boutique de médecine, qui travaille également dans le Centre de santé publique du Nord (Noordelijk Centrum voor Gezondheidsvraagstukken), pour son opinion sur les deux premiers rapports. Jelte Bouma a une grande expérience dans le secteur de la santé environnementale et travaille beaucoup avec des groupes de patients. Il a mis en évidence un autre problème, qui n'avait jusque là pas été mentionné : celui de l'asthme chez les enfants. En 2001, le Centre de santé publique du Nord a commencé des analyses d'asthme dans la communauté concernée, selon un questionnaire et une méthode standardisés qui avaient déjà prouvé leur fiabilité dans de nombreuses études. Actuellement, l'étude est toujours en cours, mais ses premiers résultats semblent indiquer qu'il existe un taux élevé d'asthme chez les enfants de 0 à 15 ans.
La suite…
L'histoire n'est ainsi pas encore finie. Un premier succès du processus est que l'entreprise a réduit ses émissions d'odeurs. Pas encore assez pour les habitants concernés, mais c’est mieux que rien. Ils attendent maintenant les résultats de l'étude sur l'asthme.
Un autre problème se pose avec la décision de la Municipalité de construire un nouveau quartier à proximité de l'entreprise, en dépit des problèmes déjà rencontrés. Alors que les relations entre l'entreprise et la Municipalité étaient bonnes jusqu’ici, selon Rudi van der Kloet, ce projet de construction risque des les détériorer, car l'entreprise à l’intention de résister à ce projet par crainte de nouveaux problèmes avec des habitants.
Grâce à son travail scientifique et à son rôle d'intermédiaire entre les différentes parties, Henk Mulder a finalement réussi à rétablir la communication entre elles. Pour toutes les parties prenantes dans cet exemple, l'expérience avec la Boutique de chimie prouve que les boutiques de sciences jouent un rôle important dans la médiation des problèmes sociétaux locaux liés à des innovations scientifiques et techniques : elles parviennent à jouer le rôle d'acteurs indépendants dont le seul objectif est de résoudre un problème de manière que la solution soit acceptable pour tous les partenaires, y compris à long terme. Les différents acteurs du processus confirment que les boutiques de sciences s'inscrivent activement, de par leur démarche et leur manière de traiter les problèmes, dans le modèle « polder » de consensus. Ils se disent satisfaits par le travail de recherche scientifique et de médiation de la Boutique. Steenwijk est un bon exemple d'application locale d’une politique de consensus.
Source: article édité sur le site de la Fondation Sciences citoyennes, adaptation de Roger Gaillard.
© Sciences Citoyennes 2006